Le culte des saints, autrefois à Bouville

Offices en latin respectueux du calendrier grégorien, cérémonies et processions, fêtes patronales et fêtes des confréries, rythmaient la vie quotidienne des ruraux cauchois au son des cloches de l’église. Une meilleure connaissance du lien au sacré, à travers une étude de la dévotion aux saints statufiés (souvent guérisseurs), peut nous aider à comprendre l’attitude réservée de nos ancêtres ruraux en 1906 à l’occasion des « inventaires » dans un univers imprégné de la religion. C’est l’objet de cet article rédigé à l’occasion du centenaire de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat.

L’EGLISE DE
BOUVILLE
EN 1906

Quel saint ou sainte doit-on fêter en premier à Bouville ?

Il s’agit en premier de Notre-Dame. Rien de surprenant, sur plus de 1000 églises jadis en Seine-Inférieure, la Vierge, saint Martin et saint Pierre totalisaient près de la moitié des dédicaces. Au livre des records, la Vierge arrivait largement en tête avec plus de 200 dédicaces. Notre Dame a ainsi donné son nom au sanctuaire de Bouville construit sur les terres de la seigneurie de Bouville. C’est le seigneur du lieu qui avait l’honneur de choisir et de présenter un prêtre pour être curé de la paroisse.

C’est donc sous le vocable de Notre Dame qu’est dédié à tout jamais le maître autel. Mais comme il existe plusieurs fêtes à Notre Dame, c’est ici le 25 mars, jour de « l’annonciation » par l’archange Gabriel de la maternité divine, que nous devons fêter l’église. Le grand tableau central derrière le maître autel nous le confirme.

 RELIQUAIRE sur l’autel  TABLEAU AU DESSUS DU MAITRE AUTEL
ANNONCE FAITE A MARIE
 RELIQUAIRE sur l’autel

Toute chose, toute statue avait sa place dans les églises. On devait logiquement placer la statue du « saint titulaire » à gauche lorsqu’on regarde l’autel central . Effectivement, sur l’autel latéral gauche, repose une statue de Notre Dame et le vitrail représente l’apparition à Lourdes de la Vierge à Bernadette Soubirous en 1858 (vitrail financé par la famille Andrieu). Sur cinq autels dans l’église, trois sont dédiés à Notre-Dame : le maître autel, l’autel latéral gauche dans le sanctuaire, et l’autel latéral gauche dans la nef (celui de l’arc triomphal).

STATUE DE NOTRE DAME
Autel latéral gauche du choeur
XIXème siècle
VIERGE A L’ENFANT
Statue en pierre du XVIIème siècle
Porche de l’entrée

L’église totalise quatre statues de Notre Dame, ce qui démontre la forte dévotion mariale, tout particulièrement depuis de la Contre Réforme (car avec la Réforme le culte de la Vierge diminua). Il y a les deux statues ci-dessus mais aussi une statue en bois peint sur enduit, fin XVIIème siècle, sur l’autel latéral gauche de l’arc triomphal. Pour être complet, rappelons une chapelle dédiée à la Vierge dans l’église paroissiale des Ifs. La statue sous le porche de l’entrée provient, sans doute, des Ifs pour que les paroissiens se consolent et se souviennent (Notre Dame de la consolation) Même constat pour la toile peinte (1,5 m x 0,87)« saint Louis vénérant la sainte Croix » (imité de Blaizot au XVIIème siècle, F.Marquesy, inventorié J 434) , anciennement stockée dans la sacristie, puisque l’église des Ifs était dédiée à la sainte Croix avec une confrérie sous ce titre.

VIERGE A L’ENFANT
Bois, autel latéral gauche dans la nef
composant la partie gauche de l’arc triomphal XIXème siècle
VIERGE DE LOURDES
Sur socle en bois à gauche
XIXème siècle

La reconnaissance des fidèles envers Marie se traduit, en plus des cierges, par le tronc et les plaques ex-voto couvrant le mur gauche de la nef, derrière la statue moderne de la Vierge de Lourdes. Il n’y a pas de plaque pour remercier Anne. Pour être complet, nous devrions ajouter la dévotion très ancienne de la Vierge à l’enfant, en pierre, sur la face arrière (côté clôture) de la Croix de Pierre.
Si la fête de la patronne de notre église était jadis la plus grande fête du village le 25 mars, le culte de sainte Anne (la mère de Marie) monta en puissance lors de la Réforme et devint même plus « populaire ».

Et pourquoi parlons nous beaucoup plus souvent de sainte Anne à Bouville ?

Effectivement le culte de sainte Anne dépassa celui de la Vierge Marie. Ne dit-on pas lors d’un orage, en désignant le clocher de l’église, « Sainte Anne nous protège ». C’est une erreur révélatrice, l’église est dédiée à Notre-Dame et la dédicace n’a jamais changée. Alors pourquoi cette forte dévotion à sainte Anne qui fait oublier la Vierge Marie ? en Normandie le protestantisme (surtout dans la noblesse) contribua à affaiblir la Vierge Marie au XVIème siècle.…Le culte d’Anne fut donc tardif mais si fort qu’elle prit à Bouville le titre de « patronne secondaire » de l’église. A ce titre s’ajouta celui de patronne principale de la communauté paroissiale d’où sans doute encore aujourd’hui une certaine confusion dans les esprits.

Mais sainte Anne était aussi patronne de la confrérie de charité de Bouville. Nous disposons d’un gros catalogue (de 1742 à 1768) « des noms et surnoms des frères et sœurs associés à la confrérie et charité de la bienheureuse sainte Anne fondée en l’église et paroisse Notre Dame de Bouville ». Chaque année, le jour de sa fête, le 25 juillet, le maître de la confrérie tenait ce registre et y inscrivait le montant du don annuel de chaque frère et sœur. La liste des membres « de la charité de Bouville » montre un recrutement bien au delà de la paroisse (ADSM G 8046) ce qui pourrait expliquer l’importance historique de la fête sainte Anne à Bouville.
En conséquence, depuis pratiquement cinq siècles, à côté de la fête liturgique du titulaire de l’église se développa, le 25 juillet, une fête villageoise dédiée à sainte Anne (patronne secondaire de l’église). Essentiellement religieuse, la fête se transforma naturellement en fête paroissiale et du village, puis fête essentiellement profane sous l’égide du « comité des fêtes » un dimanche à la fin du mois d’août. Comme pour la foire saint André le report de date signe la laicisation de la fête.

Où se trouve la statue d’Anne dans l’église Notre-Dame ?

Selon la tradition chrétienne, Anne, patronne secondaire de l’église, devrait occuper l’autel latéral droit du sanctuaire. En fait, l’unique statue d’Anne est sur l’autel droit de l’arc triomphal. On la représente ici, comme souvent, apprenant à lire à sa fille Marie dans le texte de la Bible. C’est la protectrice des mères de famille. La statuaire est donc limitée par rapport à Marie, pourtant Anne est omnipraticienne. Il est vrai qu’une statue moderne de sainte Thérèse de Lisieux attire l’attention juste devant son autel. Sainte Thérèse a son tronc et une plaque de remerciement, c’est une sainte normande très invoquée et statufiée au XIXème siècle.

STATUE en bois REPRESENTANT ANNE
Autel latéral droit dans la nef
Composant la partie de droite de l’arc triomphal

STATUE DE SAINTE THERESEXIX ème siècle TRONC DE LA SAINTE

 

Que veut signifier l’arc triomphal qui sépare la nef du sanctuaire ?

Il veut signifier un message. L’arc triomphal du XVIIème siècle marque une contraction du volume, l’espace se referme intimement et accentue la verticalité. Le parcours initiatique est clair : montrer le lien puissant entre Marie et Anne, puis le lien des deux femmes avec Jésus, le sauveur du monde, le fils tant aimé et sacrifié sur la croix. Jésus triomphe au dessus et au centre de l’arc.

Un rideau de scène (sous forme d’une peinture murale) nous dévoile le christ en croix avec l’inscription INRI
Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum (Jésus de Nazareth, roi des Juifs)

Un ange délivre un message, extrait de l’évangile selon saint Jean :

« Sic deus dilexit mundum… »

traduction : « car Dieu a tant aimé le monde »…qu’il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui, ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle (Evangile selon St Jean 3.16)


ARC TRIOMPHAL
(décorations monumentales en bois prisées à l’époque baroque)

En effet, l’ange semble dire aux fidèles dans la nef : « regardez vous tous, le rideau s’ouvre pour vous dévoiler Jésus, le fils unique de Dieu, sacrifié pour vous sur la croix, ce fils est né de Marie née et éduquée par sa sainte mère nommée Anne. »
De chaque côté de l’arc triomphal se trouvent, en effet, deux autels dédiés à Marie et Anne. La famille ne serait pas complète sans Joseph, le protecteur de la sainte famille. Sa statue est dans la chapelle droite du chœur (saint Joseph du sacré cœur).


LE MESSAGE FORT DE L’ARC TRIOMPHAL

L’arc triomphal porte deux monogrammes : Marie et Anne entrelacée et le Christ.

MONOGRAMMES
ANNE ET MARIE

Toutefois dans l’épigraphie chrétienne, le monogramme de la Vierge « seul » est quelquefois formé des deux lettres grecques AM entrelacées. Il ne signifie pas ANNE et MARIE, ni AVE MARIA mais AYA MARIA qui veut dire Marie la sainte en grec. Alors peut-être s’agit-il du monogramme de la Vierge …

MONOGRAMME DU CHRIST : JESUS LE SAUVEUR

Le monogramme du Christ « IHS » est une translittération imparfaite du nom de « Jésus » en grec : I = J, H=E et S = S (soit JES= Jesus ). L’interprétation exact est « Jésus notre sauveur ». La compagnie de Jésus a adopté ce monogramme ainsi que l’église protestante. On trouve aussi le monogramme XP pour désigner « christus » et IS (pour désigner IesuS)

Pourquoi une statue de saint Joseph dans la chapelle seigneuriale saint Jean?

Passons aux autres statues. La chapelle à droite dans le choeur, dite ici seigneuriale, serait dédiée (d’après les registres paroissiaux) à saint Jean (probablement Jean Baptiste). Il existait d’ailleurs dans la sacristie une toile peinte du XIXème représentant saint Jean Baptiste (inscrite à l’inventaire en septembre 1984). Le seigneur de Bouville entretenait cette chapelle et de nombreux membres de la famille Grossin de Bouville y sont inhumés au XVIIIème siècle. On y voit encore deux plaques scellées dans le mur (famille Grossin de Bouville et Besse). Deux dalles seigneuriales du XVIème siècle sont toutefois posées sur le mur dans l’autre chapelle, sans doute des déplacements…

Mais la chapelle a changé de dédicace, sous l’effet de la montée en puissance du culte du Sacré Cœur certainement au XIXème siècle. Ainsi voyons nous Saint Joseph du « Sacré Cœur » statufié sur l’autel de cette chapelle. Il est le père nourricier du Sacré Cœur de Jésus, le protecteur de la Sainte Famille et de l’Eglise. Son culte monta en flèche d’où sa place privilégiée dans le chœur à proximité de la Vierge Marie et de Jésus. Le vitrail dédié en effet à l’adoration du Sacré Cœur représente effectivement l’apparition de Jésus à Marguerite-Marie Alacoque en 1675 à Paray-le-Monial (don de Madame Eulalie Simon-Durécu à la mémoire de son époux) il porte quelques mots de Jésus :

« ce cœur qui a tant aimé les hommes et qui n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour ; et par reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes » (Jésus à Marguerite en 1675).

Les anciens bouvillais racontaient, non sans humour, que l’heureuse donatrice avait effectivement le cœur à aimer beaucoup les hommes.

Le culte du Sacré-Cœur de Jésus trouva un élan fort à la fin du XIXème siècle, par l’identification de la France au Sacré-Cœur lors de la guerre de 1870. D’ailleurs, la statue (actuellement remisée sous le clocher) du Christ présentant le Sacré Cœur était en 1906 exposée face aux fidèles de la nef, comme celle de Jeanne d’Arc dont le culte progressa aussi.

SAINT JOSEPH
DU SACRE CŒUR
CHRIST PRESENTANT
LE SACRE COEUR

 

Et les autres saints honorés dans notre église ?

Gustave Papillon, curé de Bouville né en 1853, donna avant 1906 à la fabrique paroissiale cinq grandes statues estimées chacune 100 F : saint Jacques, saint Nicolas, saint Sébastien, saint André et saint Antoine. Les trois premiers sont très statufiés et sans culte particulier à Bouville (ce n’est pas le cas d’André et Antoine). Le même curé donna aussi un orgue portatif et un calorifère « phare ». L’inventaire note enfin la présence d’une statue de saint Joseph valorisée au même prix (donc de la même époque). Nous avons vu que cette statue est aujourd’hui dans la chapelle saint Jean mais saint Joseph figure aussi sur un vitrail côté sud (vitrail de 1857).

Ces cinq statues fabriquées au XIXème siècle, financées par le curé, sont toujours dans la nef. Nous parlerons d’abord d’André et d’Antoine à cause des liens plus étroits avec Bouville, comme d’ailleurs Apolline.

SAINT ANDRE

« à saint André sème ton blé » ; « êtes-vous encore à filer, quand demain c’est la saint André » ; « neige de saint André, peut cent jours durer ». André, apôtre et martyr en 62, est patron des pêcheurs. Rien de surprenant, avec son frère Pierre, il vivait de la pêche sur les bords du lac de Tibériade en Galilée. Pierre et André suivirent Jésus.

Crucifié sur une croix en X (d’où le terme croix de saint André souvent présente à côté de lui en statue), André est présent dans beaucoup d’églises.

Bouville fêtait la saint André le 30 novembre (jadis jour systématiquement férié) un jour de fête religieuse mais aussi un jour de foire « la foire saint André », une foire spécialisée d’abord aux moutons. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, on déplaça la foire au 15 novembre.

Il existait depuis très longtemps une chapelle extérieure dédiée aussi à saint André (près de la résidence Chouillou) d’où le nom du « hameau de la chapelle ». Cette chapelle seigneuriale, rattachée de fait à la seigneurie de Bouville, dépendait à l’origine du fief et manoir de Pelletot oublié et démoli. La chapelle devait être fréquentée par les membres de la « confrérie de saint André et Notre Dame » depuis 1695 (ADSM G 9585). Les confrères animaient le village, chaque année à la fête du saint patron le 30 novembre, avec une procession allant de la chapelle saint André à l’église Notre Dame. Et cette procession passait devant l’auberge « où pendait l’image de saint André » (auberge située près de l’église et bien connue par les anciens bouvillais). Passons maintenant à saint Antoine.

   
TRONCS
SOUS LA STATUE
SAINT ANTOINE
FETE LE 13 JUIN

Il s’agit d’Antoine de Padoue, né vers 1195, à Lisbonne dans une famille noble et militaire, et mort le 13 juin 1231 à Padoue. On le représente souvent avec sa bure franciscaine, tenant l’Enfant Jésus sur un livre, des poissons, un lys, un cœur enflammé. Saint patron des marins et des naufragés il avait aussi la réputation de faire retrouver les objets perdus, d’où une dévotion énorme dans nos églises et la présence ici de deux troncs (tronc des offrandes et tronc des demandes). En effet, on l’invoque aussi pour recouvrer la santé, à la suite par exemple du « feu saint Antoine(mal des ardents), et aussi pour exaucer un vœu. A Bouville, saint Antoine était aussi un moulin à vent banal attaché à la seigneurie (et situé après le hameau saint Antoine à Panneville, en direction de Croixmare), d’où le nom de « sente saint Antoine » utilisé par les bouvillais pour aller chercher la farine au moulin.

Les saints Jacques, Nicolas et Sébastien étaient des saints incontournables mais sans doute moins spécifiquement honorés à Bouville (donc sans tronc).

SAINT JACQUES

Il s’agit ici de Saint Jacques le majeur, frère de saint Jean, pêcheurs sur le lac de Tibériade, comme d’ailleurs André et Simon Pierre, et mort en 44. Une tradition fit de Jacques l’évangélisateur de l’Espagne et son corps aurait été découvert au « campus stellae » devenu Compostelle. Saint Jacques se fête, le 25 juillet, la veille de sainte Anne. C’est le patron des pélerins. Rien de surprenant de le retrouver sur la croix de pierre, une croix de carrefour. On le représente souvent avec une coquille (saint Jacques) sur le chapeau. A Bouville, la statue se trouve près de la longue liste de nos morts pour la Patrie à gauche en entrant dans la nef.

SAINT NICOLAS
« Saint Nicolas marie les filles à tour de bras, et souvent sans draps »

Saint Nicolas, comme saint Sébastien, tous les deux de chaque côté de l’entrée de l’église, sont très statufiés au XIXème siècle.

Saint Nicolas, tué un 6 décembre 343, se trouve au-dessus des fonds baptismaux, sans doute un lien avec l’enfance (trois petits enfants au pied du saint) et la chanson ancienne « il était trois petits enfants ». Saint patron des petits enfants, car dispensateur aussi de cadeaux, Nicolas protège des voleurs et du diable, ramène les enfants perdus ou volés, et se soucie du sort des jeunes filles à marier. En cas d’échec, pour se marier, les demoiselles pouvaient aller s’adresser à sainte Catherine (présente sur la croix de pierre). Saint Nicolas n’a pas son tronc.

SAINT SEBASTIEN
« à la saint Sébastien, l’hiver reprend ou se casse les dents »

Célèbre martyr à Rome en 288, officier de l’armée romaine (voir son casque), lié nu à un arbre, il servit de cible aux tirs de ses propres soldats et enfin tué par bastonnade. Patron des prisonniers et des archers, on le fête le 20 janvier et on l’invoque (ou plutôt invoquait) contre les maladies contagieuses et plus particulièrement on le priait autrefois face aux récurrences de la peste. En effet, la façon dont il subit le martyr, transpercé par une multitude de flèches, était rapprochée du caractère soudain et mortel des symptômes de la peste.

Sainte Barbe ou Sainte Apolline ?

Nous terminons avec une sainte guérisseuse. On statufie toujours sainte Apolline, fêtée le 9 février, tenant dans ses mains une paire de tenailles avec une dent (on la brûla à Alexandrie en 249 après lui avoir écrasé les dents) Ce n’est pas le cas ici, notre sainte martyre tient un livre, d’où le constat que notre statue serait plutôt une sainte Barbe honorée comme une sainte Apolline.

En effet, on statufie souvent sainte Barbe avec une tour à trois fenêtres (saint Barbe, martyre décapitée, renfermée dans une tour) et tenant un livre. Or derrière la sainte il y a effectivement une tour ronde (avec une porte et des créneaux). Une chose est certaine, notre statue est bien honorée lors des crises de dents et non pas pour se protéger de la foudre (sainte Barbe est patronne des pompiers). Patronne des dentistes, sainte Apolline avait une renommée étonnante car les douleurs dentaires étaient un fait général. Notre statue porte encore des rubans en guise d’offrande ou de remerciements. Autre preuve, il existait à Bouville une confrérie avec les deux patronnes associées sainte Anne et Apolline (dite la vierge âgée). Notre sainte guérisseuse a son tronc.

STATUE DE SAINTE BARBE VENEREE COMME APOLLINE

Avons nous des souvenirs de procession ?

D’abord dans l’église, à la grande messe du dimanche (vers 1935) : le clergé suivi des enfants de chœur, approchaient en procession vers la nef central, descendaient et tournaient à droite devant les fonds baptismaux. Ils remontaient ensuite vers l’autel dédié à Notre dame, croisaient la nef, passaient devant sainte Anne, descendaient vers le confessionnal, puis remontaient enfin la nef en chantant.

Les processions liées aux confréries bouvillaises faisaient beaucoup pour propager le culte populaire des saints. Quelques personnes se souviennent (témoignage de Monsieur Lebourg, ancien boulanger de notre village ) de la procession extérieure des rogations et des trois reposoirs, le premier près de la maison de la famille Rosay, le second devant un bâtiment à la famille Bertaux, et le troisième sous la passerelle (permettant jadis de passer du parc au bois de la propriété Chouillou). La procession (une centaine de fidèles) tournait ainsi autour du centre bourg, avec le bedeau, le clergé, les enfants de chœur, les dix chantres (particulièrement M. Maurice Ouf et sa belle voix) , le sacristain (M.Lhonoré)…L’église avait trois bannières : Notre-Dame, sainte Anne et saint Joseph (ou saint Jean) sorties à cette occasion. Lors des rogations, les fidèles imploraient tous les saints pour apaiser les « ardeurs » de l’époque (le printemps) car en montant au ciel Jésus a dit « demandez et vous recevrez ». C’est l’époque des plantations, l’enjeu est important, les fidèles presque essentiellement liés à la terre, priaient pour demander une protection contre les calamités.

Nous retiendrons seulement quelques grandes fêtes à Bouville pouvant tomber en pleine semaine dans le calendrier chrétien (donc jour férié):

- le 25 mars : annonciation (ND de mars, fête de la patronne principale) chômé jusqu’en 1801
- le 26 juillet : sainte Anne (toujours férié jusqu’en 1699) (fête de la patronne secondaire)
- le 30 novembre : saint André (férié jusqu’en 1767), jour de foire à Bouville

La présence de sainte Apolline comme patronne d’une confrérie, laisse supposer le 9 février aussi jadis jour férié. En résumé, la dévotion portée ici à Anne, Notre Dame, Apolline, André, Antoine, était forte. A part Jacques et Sébastien, les cultes au Sacré Cœur, à Thérèse, Notre Dame de Lourdes, Jeanne d’Arc, Joseph, Nicolas, remontent au XIXème siècle.
§

Il y a un siècle un événement marqua les esprits : les « inventaires ». Que se passa-t-il dans nos églises rurales ?

Les inventaires résultent de l’application d’une loi séparant les Eglises de l’Etat :

LE CONTEXTE POLITIQUE GENERAL: en 1905, deux visions de la France s’affrontaient à l’image de l’Affaire Dreyfus: la France catholique conservatrice et la France républicaine plutôt favorable à la séparation des Eglises et de l’Etat, avec des positions souvent nuancées et modérées. Or, avec la loi du 9 décembre 1905, que fit voter le député socialiste Aristide Briand (aidé dans son travail par l’archevêque de Rouen), ce sont les partisans de la séparation qui l’emportèrent .

 

HISTORIQUE : les relations en France entre l’Eglise et l’Etat furent en effet d’abord fusionnelles (jadis le curé baptisait, mariait, inhumait…, l’identité venait de la religion). Puis avec la Révolution, l’Etat tenta de soumettre l’Eglise (il y eut désormais un officier d’Etat civil dans chaque commune, mais les prêtres étaient payés par l’Etat, l’école de la République enseignait la morale chrétienne ). Le mouvement laïc, en marche, s’amplifia, et sous la pulsion forte de Jules Ferry, l’Etat développa l’esprit citoyen et patriotique des enfants, et même des parents, avec un grand corps d’enseignants modèles et profondément laics. En 1905, l’Etat rompit ses liens avec toutes les Eglises, s’engageant à « garantir » la liberté du culte et de conscience des citoyens, mais aussi à protéger les citoyens contre les sectes et le fanatisme.

 

LA LOI DU 9 DECEMBRE 1905 : en résumé, la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes ; elle ne reconnaît, ne salarie plus ni ne subventionne plus aucun culte…sur l’aspect financier, la loi de séparation précise clairement que les prêtres (qui gagnent ainsi en indépendance) sont désormais rémunérés par des « associations cultuelles » (associations à constituer et gérées par des membres élus en dehors de toute considération hiérarchique et religieuse) destinées à remplacer les « Fabriques ». Les curés étaient payés avant par l’Etat qui nommait aussi les évêques. Les « associations » nouvelles peuvent percevoir des revenus (quêtes, dons des fidèles…). Les biens de toutes natures, appartenant aux « fabriques », sont » inventoriés » puis « estimés » par un fonctionnaire d’Etat, avant d’être attribués aux associations. Cette opération suscita souvent des protestations et quelquefois des violences.

 

Que se passa-t-il à Bouville ?

 

Il fallait appliquer la loi.

 

2 mars 1906, 14heures, Bouville , à l’extérieur devant l’église Notre-Dame :

Gustave Hippolyte Papillon, 53 ans, curé de Bouville depuis 21 ans, prend la parole, en présence de Braun (receveur percepteur) chargé de dresser un inventaire des biens de l’église, d’un groupe de bouvillais (sans doute le sacristain, le bedeau, le suisse, le garde champêtre Bocquet…), des membres du conseil de la fabrique paroissiale (institution ecclésiale gérée par des paroissiens élus) :

« Monsieur le Percepteur,
Entre toute autre circonstance, j’eusse été très heureux de répondre à votre courtoisie personnelle et de vous faire les honneurs de notre église, mais en présence de la triste besogne que vous venez faire ici, à la pensée de cet inventaire que vous venez dresser et qui au jugement des esprits les plus clairvoyants, n’est autre chose que le prélude d’une spoliation prochaine, je crois mon devoir le plus sacré, de protester hautement et de toute mon âme, contre la démarche qui vous amène dans ce lieu saint. Oui je proteste énergiquement comme curé et fidèle gardien des biens de cette église qui m’a été confiée, je proteste au nom des membres du conseil de fabrique ici présents…au nom de tous les bienfaiteurs de cette église qui ont su s’imposer mille sacrifices pour l’orner et l’embellir…Vous ne serez pas surpris, monsieur le percepteur, que de notre inventaire, nous ne soyons que des témoins passifs et attristés.

Signatures du curé et des membres du conseil de fabrique : le curé Papillon, le président F.Grandsire, Ernest Lefebvre, Henri Beaucamp et Antoine Sellier»

Après la lecture, le groupe pénétra sans violence dans l’église et Braun dressa son inventaire… le document existe toujours aux Archives Départementales de Seine Maritime (ADSM 9 V 50).

16heures 30 (dans l’église) :

Le curé et le Président de la fabrique (François Grandsire), les membres du conseil de fabrique, refusèrent de signer l’inventaire.

Pourquoi ne pas signer cet inventaire, de quoi s’agit-il ?

Tous les inventaires des biens d’églises en 1906 résultent de la mise en œuvre de la loi du 9 décembre 1905. Pour comprendre la « résistance passive » à cet acte administratif en milieu rural, il faut se remettre dans le contexte de l’époque il y a 100 ans. Comme le Pape, clairement hostile à cette opération et à la fondation d’association, les catholiques conservateurs vécurent l’inventaire comme une profanation, comme le « pillage » de la maison de Dieu et des saints. La quasi totalité des habitants de Bouville se confessaient, pratiquaient et communiaient sans se soucier de la laïcité de l’Etat et tout en se considérant bon républicain. D’ailleurs la commune (et non pas la fabrique) avait fait construire le presbytère (la maison du curé) estimé à 15 000 F en 1906, et des sœurs d’Ernemont tenaient l’école publique des filles (même après Jules Ferry). Mais pour les républicains profondément laïcs le religieux relevait uniquement du monde privé.

Que va-t-il se passer après l’inventaire ?

La loi précisait d’attribuer les biens inventoriés à une association cultuelle à créer. Ici on ne bougea pas, on resta passif, et malgré l’absence d’association cultuelle, les biens restèrent sur place. La commune conserva l’église (préexistante à la loi) pour en assurer seule le gros entretien. Il est vrai qu’avant la loi, les querelles de clochers ne manquaient pas au sujet de cet entretien, entre le conseil de fabrique de l’église (où siégeait le curé, quelques paroissiens, et le maire), plutôt conservateur, et le conseil municipal où le mouvement républicain laïc perçait un peu. La compétence sociale était ainsi exercée au nom de la commune par le « bureau de bienfaisance », et au nom de l’église par la « fabrique paroissiale ». Les deux organes percevaient des dons pour ses pauvres.

A Bouville, le temps passa, et l’administration décida finalement de mettre sous séquestre les biens de la fabrique : argent liquide, titres de rentes, biens immobiliers (une maison), et biens mobiliers. Cette maison de la fabrique existe toujours aujourd’hui.

LA MAISON DE LA FABRIQUE PAROISSIALE
Aujourd’hui maison du CCAS à la commune

C’est le curé de Bouville, Arsène Marcelin Lefebvre, qui construisit cette maison près du cimetière. Il la légua par testament à la fabrique de Bouville en 1880, avec aussi
2000 F au bureau de bienfaisance (ce qui démontre son ouverture d’esprit). La maison se composait de deux logements : l’un pour le sacristain et l’autre pour une famille(ADSM 4 V 141) nécessiteuse. En 1906, on inventoria et estima cette maison 3000 F, placée ensuite sous séquestre (comme l’argent liquide et trois titres de rente), l’administration l’attribua, en vertu d’un procès verbal daté du 3 octobre 1910 (ADSM 9 V 50) au bureau de bienfaisance de Bouville (présidé par le maire), ancêtre du CCAS. Les deux logements de la maison étaient loués alors chacun 80 F à Duquesne et à Delafenêtre.

Comment la municipalité de Bouville applique aujourd’hui les dispositions de la loi ?

En application de la loi, l’église Notre-Dame, propriété communale, est mise à la disposition de la communauté religieuse catholique. La commune a le devoir de l’entretenir comme un monument historique. Ainsi depuis 1995, un plan important de restauration a été entrepris :

- la toiture de la nef a été entièrement refaite mais aussi les vitraux et les grillages de protection. Le portail sud (côté parking) a été restauré et remis en service, avec un dégagement de préservation des murs en pierre côté sud puis un engazonnement pour mettre en valeur le monument ;
- la restauration des planchers des chapelles dites « des filles et des garçons », le nettoyage intérieur du clocher, la mise hors de danger des fonds baptismaux ;
- la pose d’un paratonnerre et d’un coq neuf et enfin, la dernière réalisation, toute fraîche en date, l’installation de l’eau et la mise aux normes de l’électricité ainsi que l’installation de beaux lustres chauffants, le tout selon les directives de l’architecte des monuments historiques.

L’église peut enfin s’ouvrir pour des manifestations non cultuelles en dehors des offices, par exemple dans le cadre des « églises de nos villages », une opération annuelle coordonnée par le Comité Départemental du Tourisme et l’association « Art sacré ». Ce sera le cas à Bouville les samedi et dimanche 5 et 6 août 2006.

En guise de conclusion, pouvons nous tirer un bilan depuis la loi du 9 décembre 1905 ?

La France est aujourd’hui le pays d’Europe où existe le plus fort courant laïc. L’Eglise y perdit progressivement son pouvoir sur les citoyens et, en conséquence, la pratique religieuse baissa progressivement. Toutefois, en application de la loi, l’Etat et les collectivités s’engagent à entretenir les grands témoins du passé (monuments religieux de l’Eglise) d’avant 1906, à ne pas financer (sans révision de la loi) des temples nouveaux, et à exercer une police des cultes sans heurter la liberté de penser, de croire, ou de ne pas croire, de chaque citoyen dans sa sphère privée.

Malgré la loi de 1905, la ligne de frontière est toutefois fluide d’où les difficultés actuelles à constituer une société française derrière un idéal de citoyenneté et la devise « liberté, égalité, fraternité »..

Sans doute faudrait-il, s’inspirer des vieux manuels de « morale et d’instruction civique », rédigés après la loi du 28 mars 1882, et chargés d’éduquer les enfants, mais aussi les parents, en diffusant un « fond commun d’idées et de sentiments » assurant l’existence d’une communauté nationale oublieuse des distinctions de classe et de religion. Sans doute la « communauté » des citoyens ne serait donc plus une utopie….mais une réalité réunissant croyants et non croyants.

 

Philippe GAURY

Remerciements : à Monsieur Georges VERDURE de Bouville pour les illustrations de cet article

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